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| Léon XIII. |
Spécialement depuis le pape Léon XIII avec son encyclique Rerum novarum en 1891, l’Église catholique a développé un enseignement social apportant des principes de justice pour la vie en société, ce qui l’amène nécessairement à dénoncer des conditions économiques injustes. Cependant, certaines personnes, peu familières avec l’enseignement de l’Église, peuvent s’en étonner et dire que ce n’est pas l’affaire de l’Église de s’occuper des choses matérielles ou de problèmes économiques, et qu’elle devrait se limiter à un discours spirituel, portant sur le salut des âmes. Pourquoi une doctrine sociale.
Le salut des âmes est certainement la chose la plus importante dans la vie d’un chrétien, et c’est justement pour cela que l’Église intervient dans les questions sociales. L’Église ne peut rester indifférente à la détresse des pauvres, à la faim dans le monde, à l’endettement des peuples. Comme le disait le Pape Benoît XV en 1920, «c’est sur le terrain économique que le salut des âmes est en danger». Son successeur immédiat, le Pape Pie XI, écrivait aussi dans son encyclique Quadragesimo anno, en 1931:
«Il est exact de dire que telles sont, actuellement, les conditions de la vie économique et sociale qu’un nombre très considérable d’hommes y trouvent les plus grandes difficultés pour opérer l’œuvre, seule nécessaire, de leur salut.»
Le pape suivant, Pie XII s’exprimait aussi de manière semblable: «Comment pourrait-il être permis à l’Église, Mère si aimante et soucieuse du bien de ses fils, de rester indifférente à la vue de leurs dangers, de se taire ou de feindre de ne pas voir et de ne pas comprendre des conditions sociales qui, volontairement ou non, rendent ardue et pratiquement impossible une conduite chrétienne conforme aux commandements du souverain législateur?» (Radiomessage du 1er juin 1941).
Et ainsi parlent tous les Papes, y compris Léon XIV aujourd’hui, tel qu’il écrit au paragraphe 3 de son encyclique Magnifica humanitas (voir page 3):
«Par ce document (Rerum novarum), mon bienaimé Prédécesseur (Léon XIII) a donné une impulsion à cette réflexion sur la société, sur l’économie et sur la politique que nous appelons aujourd’hui la Doctrine sociale de l’Église. Et lorsque certains objectaient que l’Église ne devait pas gaspiller son énergie en questions mondaines mais se préoccuper de communiquer un message de vie éternelle, il répondait avec réalisme et sagesse que l’annonce de l’Évangile ne peut oublier la vie concrète des peuples. De nombreuses décennies se sont écoulées depuis, et le Magistère, les pasteurs, les théologiens comme les fidèles ont continué à réfléchir aux questions sociales à la lumière de l’Évangile.»
Dans le premier chapitre de sa première encyclique, Léon XIV dresse une synthèse, un résumé remarquable de l’élaboration de la doctrine sociale de l’Église, de Rerum novarum de Léon XIII en 1891 jusqu’à aujourd’hui, 135 ans plus tard, en passant par toutes les encycliques sociales publiées par les différents papes durant cette période, expliquant, pour chacune de ces encycliques, quels éléments restent encore d’actualité en 2026. Le texte qui suit reproduit presque dans son intégralité ce premier chapitre (les numéros sont ceux des paragraphes de l’encyclique).
Alain Pilote
par Léon XIV
17. Dans ce premier chapitre, j’entends retracer, de manière synthétique, le cheminement par lequel la Doctrine sociale de l’Église a pris forme dans le Magistère récent des Papes et du Concile Vatican II, afin de mettre en lumière son caractère dynamique. À chaque époque, en effet, les res novae (choses nouvelles) invitent cet enseignement à se confronter aux questions de l’histoire à la lumière de la Vérité révélée. C’est pourquoi l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile.
21. Elle (l’Église) ne prétend pas assumer les fonctions qui relèvent de l’État; au contraire, elle apprécie son service du bien commun et reconnaît avec conviction la responsabilité exercée par les institutions civiles dans la société. En même temps, la mission qui lui est confiée l’incite à ne pas rester indifférente face aux souffrances concrètes des hommes et des femmes de notre temps. Sa proximité ne découle pas d’une volonté de se substituer aux institutions ni d’une critique implicite de leur action, mais de la charité évangélique qui la pousse à s’approcher des blessures de l’humanité lorsque celles-ci se manifestent avec plus de gravité. Lorsqu’elle intervient, elle le fait en imitant le bon Samaritain, avec discrétion et proximité, consciente que ce qui naît d’une nécessité immédiate ne peut devenir la norme ni se substituer aux responsabilités institutionnelles propres à la communauté civile.
22. À partir de cette double reconnaissance – l’autonomie des réalités terrestres et la distinction des compétences entre la communauté ecclésiale et la communauté politique –, il est plus facile de comprendre l’orientation que le Concile Vatican II a donnée à l’Église dans ses relations avec le monde. Gaudium et spes (n. 44) rappelle qu’il «revient à tout le Peuple u de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scruter, de discerner et d’interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la Parole de Dieu, pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée ».
24. Nourrie par ce dialogue fécond entre l’Évangile et les savoirs humains, l’Église a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant mûrir au fil du temps un patrimoine de sagesse doté d’une cohérence théologique et anthropologique enracinée dans la vision chrétienne de la personne. Précisément parce qu’il naît de la foi et de sa compréhension de la réalité, ce patrimoine ne se traduit pas en répertoire de solutions techniques ni en modèle économique ou politique à opposer à d’autres: il appartient à un registre différent, celui des principes qui orientent la lecture des événements et soutiennent une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent.
C’est de là que découle la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne prétend pas se substituer aux responsabilités de la politique et des institutions, mais s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous.
27. (...) C’est pourquoi, lorsque la dignité des frères est bafouée, lorsque la politique ne répond pas aux drames de l’humanité, lorsque l’économie se retourne contre la personne ou que la science dépasse les limites de sa méthode, l’Église – avec les autres confessions chrétiennes et les croyants d’autres religions – doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une théologie de la communion dans l’histoire, un lieu où la Parole devenue chair continue à se faire dialogue, mémoire et prophétie.
29. Ce que nous appelons aujourd’hui la “Doctrine sociale de l’Église” n’est pas apparue soudainement à l’époque contemporaine, mais rassemble et organise une longue tradition de réflexion ecclésiale sur la vie sociale puisant ses sources dans l’Écriture Sainte, les Pères de l’Église, les élaborations théologiques et juridiques du Moyen Âge comme de l’époque moderne. L’expression “Doctrine sociale de l’Église” a été employée pour la première fois par Pie XII en 1950 (Exhortation apostolique Menti Nostrae), mais le contenu qu’elle recouvre, compris comme un corpus organique d’enseignements sociaux, a commencé à se dessiner avec l’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII.
Face aux «questions nouvelles» de son époque – le conflit entre le capital et le travail, la question ouvrière, les transformations économiques et sociales – Léon XIII ne s’est pas contenté de constater le malaise, mais a considéré ces situations comme lieu de la mission pastorale de l’Église, les a soumises à un discernement rigoureux et a mis en évidence les causes et les issues possibles à la lumière de l’Évangile et d’une vision intégrale de la personne créée à l’image de Dieu.
Saint Jean-Paul II a vu dans cette manière de procéder un «paradigme permanent» de la Doctrine sociale: une pratique exemplaire par laquelle l’Église, face aux transformations historiques, exerce son droit et devoir d’examiner les réalités sociales, de se prononcer à leur sujet et d’indiquer des voies de solution juste. Ainsi, les contenus pérennes de la foi et de la sagesse ecclésiale ancestrale s’articulent en une doctrine vivante qui, tout en restant fidèle à l’Évangile, s’enrichit au contact des «questions nouvelles» de chaque époque.
30. L’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII constitue un jalon dans l’évolution du Magistère social. Le document, placé au centre de sa réflexion la dignité du travail et de l’ouvrier, affirme le droit à un salaire juste pour soi-même et pour sa famille,reconnaît dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, défend la propriété privée ainsi que sa fonction sociale indispensable, apprécie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les différentes composantes de la société comme alternative à la logique de la lutte des classes. Il n’est donc pas étonnant que Pie XI ait pu la qualifier de «Grande Charte» (radio-message du 1er juin 1941) l’action sociale des chrétiens.
Dans Rerum novarum, la sagesse séculaire de l’Église sur la personne et la vie en société prend une forme nouvelle, capable de s’adapter à l’ère industrielle et d’offrir le premier grand cadre systématique de cette Doctrine sociale que les décennies suivantes allaient davantage développer. Bien que bon nombre des conditions historiques décrites par Léon XIII aient changé, deux principes au moins restent d’une grande actualité: la primauté du travail humain sur toute logique purement productive ou financière, avec l’attention qui en découle pour les personnes et les familles les plus exposées à l’exploitation, et le lien indissociable entre l’annonce évangélique et la recherche d’un ordre social plus juste. Ainsi, Rerum novarum continue à nous rappeler qu’il n’y a pas d’évangélisation authentique qui ne touche pas également les structures de la vie en société.
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| Pie XI. |
31. L’Encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, publiée en 1931 à l’occasion du 40e anniversaire de Rerum novarum et en pleine crise économique mondiale, franchit une nouvelle étape dans le développement du Magistère social. Elle ne se contente pas de reprendre la question ouvrière, mais élargit son regard à la configuration générale de l’ordre économique et politique. Elle dénonce la concentration du pouvoir économique entre les mains d’une minorité; elle critique tant la concurrence sans limites que les projets collectivistes annulant la liberté et la responsabilité des personnes; elle rappelle avec force le droit d’association des ouvriers et réaffirme l’exigence que le salaire soit proportionné non seulement à la prestation, mais aussi aux besoins de l’ouvrier et de sa famille
Dans ce contexte, elle formule de manière systématique le principe de subsidiarité, destiné à devenir l’un des repères constants de la Doctrine sociale, selon lequel ce qui peut être accompli par les personnes, les familles, les organismes intermédiaires et ou les communautés locales ne doit pas être absorbé par des instances supérieures. Parallèlement à ces contributions, Pie XI rappelle clairement la fonction sociale de la propriété et, à travers diverses interventions de son Magistère – depuis les Encycliques Non abbiamo bisogno et Mit brennender Sorge jusqu’à Divini Redemptoris – dénonce les totalitarismes qui bafouent la dignité de la personne, étouffent la vie sociale, exaltent l’État au-delà de sa juste valeur et recourent à la catégorie discriminatoire de race.
Au moins trois idées de son enseignement social restent particulièrement d’actualité aujourd’hui: la prise de conscience que les injustices ne concernent pas seulement les comportements individuels mais aussi les structures économiques et institutionnelles; la valeur du principe de subsidiarité qui invite à renforcer le tissu associatif et communautaire, en évitant de nouvelles concentrations de pouvoir; et le lien entre la dignité du travail, une rémunération juste et la possibilité réelle pour les familles de mener une vie décente.
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| Pie XII |
32. Dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale et des années de reconstruction, le Magistère de Pie XII apporte une contribution significative au développement de la Doctrine sociale, notamment à travers ses Messages radiophoniques de Noël dans lesquels il esquisse les contours d’un ordre international fondé sur la reconnaissance de la dignité humaine, la justice et la paix. À ces occasions, le Pape propose un dialogue avec la société en partant d’un rappel exigeant du droit naturel, compris comme un ensemble de principes objectifs qui précèdent les intérêts des individus et des États et doivent régir la vie interne des nations ainsi que leurs relations mutuelles. (…)
À notre époque, marquée par de nouvelles formes de pouvoir mondial et par des inégalités croissantes, trois orientations restent particulièrement importantes: la nécessité de faire passer le droit avant l’intérêt, la prise de conscience que les disparités économiques constituent un terrain fertile pour les tensions et les violences, et la valeur d’un maillage associatif capable de jouer un rôle de médiateur entre l’individu et l’État. Elles continuent d’offrir à la Doctrine sociale des critères importants pour interpréter les dynamiques de la mondialisation et pour promouvoir un ordre international plus juste et pacifique.
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| Jean XXIII |
33. Avec saint Jean XXIII s’ouvre une nouvelle étape du Magistère social marquée par une attention plus explicite à la dimension mondiale des questions sociales et au langage des droits. Dans Mater et magistra, il présente la foi chrétienne comme une lumière capable de relier le ciel et la terre, rappelant que l’Église, bien qu’ayant pour mission première la sanctification et l’annonce des biens éternels, ne néglige pas pour autant les exigences concrètes de la vie quotidienne des personnes, mais s’intéresse à tout bien humain authentique. Partant de cette vision unitaire de l’humain, il souligne que la vie sociale exige un équilibre entre l’initiative des citoyens et des groupes, appelés à s’auto-organiser et à collaborer, et l’action de l’État qui doit coordonner et soutenir sans étouffer la liberté et la responsabilité des individus; d’où l’attention à la juste rémunération du travail, à la participation des ouvriers et aux disparités croissantes entre les pays.
Quelques années plus tard, dans Pacem in terris, s’adressant pour la première fois non seulement aux fidèles mais à tous les hommes de bonne volonté, Jean XXIII relie de manière organique la dignité de la personne à la reconnaissance des droits et devoirs fondamentaux et propose un ordre de vie en société – y compris au niveau international – fondé sur la vérité, la justice, l’amour et la liberté. La portée universelle de son appel, la référence aux droits de l’homme comme grammaire commune et la conviction que la paix durable passe par des institutions et des relations entre les peuples inspirées par la dignité de chaque personne restent particulièrement significatives pour notre époque marquée par des conflits et de nouvelles formes d’interdépendance généralisés.
34. Le Concile Vatican II a marqué un tournant dans l’auto-compréhension de l’Église dans le monde contemporain. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, il nous a donné l’image d’une Église qui se fait proche de l’humanité, engagée dans le monde, et déterminée à réfléchir non à partir de schémas abstraits, mais à partir de la réalité concrète des situations historiques. Le texte aborde les grandes questions du mariage et de la famille, de la vie économique et sociale, de la communauté politique, de la guerre et de la paix, en insistant sur le fait que les structures économiques et institutionnelles sont justes uniquement dans la mesure où elles servent le développement intégral de la personne et favorisent la participation responsable de tous.
L’importance de ce document conciliaire pour la Doctrine sociale de l’Église réside non seulement dans le fait qu’il a ouvert des perspectives de réflexions thématiques, mais aussi dans le fait qu’il a fourni une méthode de discernement invitant à lire les transformations historiques avec un regard évangélique et une compétence humaine. Ce style montre que le dialogue avec le monde n’est pas pour l’Église une option tactique, mais une forme concrète de sa mission, car l’Évangile tel un levain peut transformer de l’intérieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanité.
C’est dans cette perspective que s’inscrit également la Déclaration Dignitatis humanae dans laquelle le Concile reconnaît que la liberté religieuse est un droit fondamental enraciné dans la dignité de la personne qui doit être garanti par l’ordre juridique afin que nul ne soit contraint d’agir contre sa conscience ou empêché de rechercher ou de professer la vérité en privé et en public. Ce principe, d’une grande importance pour notre époque, continue d’offrir à la Doctrine sociale des critères décisifs pour la protection de la personne et pour la construction de sociétés pluralistes et pacifiques.
35. Sous le Pontificat de saint Paul VI émerge une conception de la paix qui ne se réduit pas à l’absence de guerre, mais qui prend forme dans le cheminement vers un développement humain intégral. Dans Populorum progressio, il décrit le développement comme un passage de conditions de vie moins humaines à des conditions plus humaines et le conçoit comme un processus qui concerne tout homme et tout l’homme, c’est-à-dire toutes les dimensions de la personne et tous les peuples, sans exception. Sur cette base, Paul VI peut affirmer qu’un développement ainsi conçu est en réalité «le nouveau nom de la paix», car il vise à éliminer les racines de l’injustice et du conflit et à ouvrir des espaces de vie plus dignes pour tous. La création de la Commission pontificale Iustitia et Pax doit également être lue dans cette optique comme une tentative de donner à cette intuition une forme stable, au niveau ecclésial et international, en maintenant vivante la conscience du fossé croissant entre pays riches et pays pauvres et de la nécessité de politiques favorisant des conditions de vie réellement plus humaines pour tous.
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| Paul VI. |
36. Dans Octogesima adveniens écrite à l’occasion du 80e anniversaire de Rerum novarum, Paul VI transpose cette perspective dans la société post-industrielle, marquée par des transformations urbaines, de nouvelles formes de pauvreté, des changements dans le travail et des mutations culturelles rapides remettant en question l’avenir des personnes et des communautés. Pour Paul VI, l’Évangile, bien qu’il ait été «annoncé, écrit, vécu» dans un contexte historico-culturel très différent du nôtre, n’est pas un message dépassé, mais une vision de la personne humaine, des relations, de l’autorité et du bien commun capable d’orienter encore aujourd’hui les choix économiques, politiques et culturels. En d’autres termes, l’Évangile reste d’actualité car il fournit les critères permettant de reconnaître ce qui humanise ou déshumanise, ce qui libère ou opprime au sein de situations sans cesse renouvelées.
Pour la Doctrine sociale de l’Église, l’héritage le plus exigeant de Paul VI est précisément celui-ci: tant qu’il y aura dans le monde des peuples exclus d’un développement digne de l’être humain, la communauté chrétienne ne pourra se contenter de proclamer la paix de manière abstraite, mais devra laisser l’Évangile juger ces structures économiques et politiques à partir de ceux qui en sont écartés. Celles-ci, comme devait le rappeler Jean-Paul II, peuvent devenir de véritables «structures de péché», afin qu’aucune personne ni aucun peuple ne soit traité comme sacrifiable dans les processus de développement.
37. Le fécond Magistère social de saint Jean-Paul II se situe à la croisée de la crise des grands systèmes idéologiques du XXe siècle et des débuts de la mondialisation économique. Dans l’Encyclique Laborem exercens, rédigée quatre-vingt-dix ans après la publication de Rerum novarum, il ouvre une nouvelle piste de réflexion sur le travail. Le juste salaire y est présenté comme une vérification concrète de l’équité de l’ensemble du système socio-économique, dans la mesure où il montre si le travailleur est traité comme une personne ou comme un simple coût de production. Le travail n’est pas seulement considéré comme un problème à gérer ou un moyen pour obtenir un revenu, mais un bien fondamental pour la personne, principe de l’activité économique et élément clé de toute la question sociale. En lui, l’être humain met en jeu sa liberté, sa créativité et sa capacité à coopérer, contribuant ainsi à l’élévation culturelle et morale de la société. À la lumière de cela, les différentes formes de précarité, la fragmentation des parcours professionnels et l’automatisation ne peuvent être évaluées uniquement en termes d’efficacité, mais à partir de la dignité du travailleur, du droit à une rémunération suffisante et de la possibilité effective de participer à la vie sociale.
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| Saint Jean-Paul II. |
38. À l’occasion du 20e anniversaire de Populorum progressio, dans l’Encyclique Sollicitudo rei socialis, Jean-Paul II revient sur le fléau du sousdéveloppement. Il reconnaît l’échec de nombreuses tentatives visant à combler le retard économique des peuples pauvres et à accompagner leur industrialisation, constatant la persistance et parfois l’aggravation du fossé entre le Nord et le Sud. Il dénonce en outre les mécanismes économiques, financiers et commerciaux qui, gérés par les pays les plus puissants, favorisent structurellement leurs intérêts ou étouffent les économies les plus faibles, et demande qu’ils soient soumis à un jugement éthique sérieux, et non seulement technique. Dans ce contexte, la solidarité est comprise comme une coresponsabilité concrète entre les personnes, les peuples et les nations, une forme d’amitié sociale ou de charité politique orientée vers la «civilisation de l’amour» invoquée par Paul VI.
39. À l’occasion du centenaire de Rerum novarum, l’Encyclique Centesimus annus offre enfin un discernement sur l’effondrement du système soviétique et l’affirmation de la démocratie et de l’économie de marché. Saint Jean-Paul II réitère le message de Pie XII selon lequel l’Église peut apprécier la démocratie dans la mesure où elle garantit la participation effective des citoyens, permet de choisir et de remplacer pacifiquement les dirigeants et empêche que le pouvoir ne soit monopolisé par des élites restreintes motivées par des intérêts particuliers ou idéologiques.
De même, elle reconnaît le potentiel positif du marché et de l’initiative privée uniquement s’ils restent soumis à la loi morale et guidés par le principe de solidarité, sans sacrifier les plus faibles à la logique du profit. La Doctrine sociale de l’Église laisse ainsi un héritage particulièrement actuel: l’affirmation du lien entre dignité du travail, solidarité entre les peuples et évaluation critique de la démocratie et de l’économie de marché continue à offrir des critères pour juger les nouvelles formes d’exploitation, d’exclusion et de crises de la représentation politique.
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| Benoît XVI. |
40. Dans son Encyclique sociale Caritas in veritate, le Pape Benoît XVI a souhaité reprendre et approfondir le concept de développement présenté dans Populorum progressio, en le replaçant dans le contexte de la mondialisation. Il rappelle que ce développement devrait se traduire par «une croissance réelle, qui s’étende à tous et soit concrètement durable», c’est-à-dire par un progrès économique véritablement inclusif et respectueux des limites de la création. Il constate toutefois que, dans les pays riches, de nouvelles catégories de pauvres apparaissent et que des formes inédites d’exclusion se multiplient, tandis que, dans les régions plus pauvres, de petits groupes vivent dans un bien-être consumériste qui cohabite avec des situations de misère déshumanisante.
Il observe en outre que le nouveau système économique et financier mondial, caractérisé par une grande mobilité des capitaux et des moyens de production, a réduit le pouvoir politique des États ainsi que leur capacité à orienter les processus économiques. C’est pourquoi il réaffirme que l’activité économique ne peut prétendre résoudre les problèmes sociaux en élargissant simplement la logique du marché, mais qu’elle doit être ordonnée au bien commun, envers lequel la communauté politique porte une responsabilité propre et irremplaçable.
41. Benoît XVI place la charité au cœur de cette relecture, affirmant qu’elle «est la voie maîtresse de la Doctrine sociale de l’Église», à condition qu’elle soit toujours unie à la vérité; et il constate avec inquiétude que, précisément dans les domaines social, juridique, politique et économique, on tend à déclarer son insignifiance morale. La nouveauté de sa contribution réside dans le fait de montrer que le développement, la justice, les institutions et le marché ne sont pas des réalités neutres, mais des lieux où la charité dans la vérité doit prendre une forme historique. Pour l’époque actuelle, marquée par des inégalités croissantes, la pression des marchés financiers, la crise environnementale et la méfiance envers la politique, u cet enseignement reste d’actualité car il invite à juger chaque modèle de développement sur sa capacité à être inclusif et durable, à recomposer la relation entre économie et politique autour du bien commun et à reconnaître à la charité un rôle critique et générateur dans la vie publique.
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| Le pape François. |
42. Le magistère social du Pape François s’inscrit dans la lignée de Gaudium et spes qui invite à considérer l’histoire à partir des blessures et des espoirs des personnes et à les mettre en dialogue avec l’Évangile. Cette orientation transparaît avec une particulière clarté dans Evangelii gaudium, où il est affirmé que l’annonce chrétienne possède une dimension sociale intrinsèque et où est invoquée une Église capable d’écouter le cri des pauvres, des migrants ou des victimes des nouvelles formes d’esclavage. C’est dans cette perspective que s’inscrit également l’insistance de François sur une Église synodale, une Église qui “marche ensemble”, cherche à lire les signes des temps à la lumière de l’Évangile et se laisse évangéliser par les pauvres avec lesquels elle partage son histoire.
43. Avec Laudato si’, François propose la première grande analyse systématique de la crise environnementale dans une Encyclique sociale, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une question sectorielle, mais de l’aspect écologique de la crise socio-économique contemporaine. Sa proposition d’écologie intégrale associe la sauvegarde de la Maison commune et l’option préférentielle pour les pauvres et affirme avec force que «tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres» ne peuvent être séparées. Dans cette optique, reviennent au premier plan la destination universelle des biens, la critique d’un paradigme technocratique prétendant tout réduire à un objet de domination, la défense du travail humain menacé par la logique du rejet, l’exigence d’une justice entre les générations et l’appel à un véritable dialogue entre politique et économie, afin qu’aucune des deux ne s’enferme dans son autoréférentialité.
44. Face à la désagrégation du tissu social, à la «guerre mondiale par morceaux», à la mondialisation individualiste et aux conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les liens communautaires, François relance dans Fratelli tutti le rêve d’une humanité capable de choisir l’amitié sociale et la fraternité universelle. Il propose la culture de la rencontre, une «politique meilleure» capable de rechercher le bien commun, des chemins de réconciliation et un monde qui assure «une terre, un toit et un travail pour tous». Enfin, avec Dilexit nos, il montre que ces grands engagements sociaux ne peuvent être séparés de la relation personnelle avec le Christ: en revenant à la Parole de Dieu, il rappelle que la réponse la plus authentique à l’amour du Cœur de Jésus est l’amour concret pour les frères et affirme qu’«il n’y a pas d’acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui rendre amour pour amour ».
45. En considérant ce parcours dans son ensemble, on comprend que la Doctrine sociale de l’Église n’est pas le fruit d’un projet élaboré derrière un bureau, mais le résultat d’un processus patient, dans lequel chaque pape – avec le Concile Vatican II – offre une contribution originale à la lumière des «questions nouvelles» de son temps. Chacun, en relevant les défis de son époque et en interprétant les changements historiques à la lumière de l’Évangile, a fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique: la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité, la sauvegarde de la création, la centralité de la paix et de la fraternité.
Il en résulte un développement harmonieux, mais pas toujours linéaire, marqué par des accents différents, des approfondissements progressifs et, parfois, des changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui précède, mais en font mûrir les implications. Si nous pouvons aujourd’hui parler d’un corpus de principes et de critères partagés, c’est parce que cette lecture de l’histoire à la lumière de la foi ne s’est jamais interrompue et a su se laisser interpeller par les questions de chaque génération.
C’est sur ce noyau central – les grands principes de la Doctrine sociale guidant le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique – que je voudrais maintenant porter l’attention, afin d’en mieux saisir la cohérence interne et la force génératrice pour notre temps.
Léon XIV