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Le 15 mai 2026, 135 ans jour pour jour après l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII, datée du 15 mai 1891, le pape Léon XIV signait sa première encyclique, Magnifica humanitas (magnifique humanité), portant «sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle». C’est un document exceptionnel dans la lignée des grandes encycliques sociales, portant sur un sujet d’une grande importance pour l’avenir même de l’humanité.
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| Léon XIV signant l’encyclique Magnifica humanitas le 15 mai 2026 au Vatican, accompagné de Mgr Paolo Rudelli, substitut pour les Affaires générales de la Secrétairerie d’État. |
Vers Demain a publié dans son numéro de mars-avril 2025 un dossier de plusieurs pages sur le sujet, indiquant les dangers possibles de l’intelligence artificielle qui, si rien n’est fait pour les contenir, sont une menace sérieuse pour la race humaine. Un document du Vatican publié en janvier 2025, intitulé Antiqua et nova, allait même à écrire ceci: «L'IA (intelligence artificielle) peut s'avérer encore plus séduisante que les idoles traditionnelles car, contrairement aux idoles qui “ont une bouche et ne parlent pas, des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent pas” (Ps. 115) peut “parler” ou, du moins, en donner l'illusion» (cf. Apoc. 13, 15, le verset de l’Apocalypse qui fait référence à la «Marque de la Bête» avec laquelle on ne pourra ni acheter ni vendre.)
Le lien entre Magnifica humanitas et l’encyclique Rerum novarum (mots latins signifiant «choses nouvelles») est assez évident, non seulement en raison de la date (15 mai) mais aussi du thème de l’encyclique, portant sur les «nouvelles révolutions industrielles» de l’époque. Deux jours après son élection au trône de Pierre, celui qui était auparavant connu sous le nom du cardinal Robert Francis Prevost avait d’ailleurs expliqué ainsi le choix de son nom comme souverain pontife, Léon XIV:
«Léon XIII, avec l’encyclique historique Rerum novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle; et aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail.»
Ces paroles laissaient déjà présager sur quoi porterait la première encyclique du nouveau pape. Pour ceux qui sont peu familiers avec le terme, le mot «encyclique» (du grec enkyklios, «circulaire») est un document pontifical solennel par lequel le pape s'adresse à l'ensemble des évêques, des fidèles catholiques, ou même à «tous les hommes et femmes de bonne volonté», comme c’est le cas pour Magnifica humanitas.
Pourquoi cette nouvelle encyclique de Léon XIV sur l’intelligence artificielle est-elle adressée à tous? C’est tout simplement parce que tous — gouvernements, entreprises, éducateurs, familles, jeunes, personnes âgées, travailleurs, seront touchés par l’IA.
De façon générale, la première encyclique écrite par un pape montre généralement les priorités de son pontificat; Magnifica humanitas ne fait pas exception à cette règle, Léon XIV souhaitant ainsi apporter sa contribution à la mise à jour de l’enseignement social de l’Église (voir page 13).
Le parallèle entre Rerum novarum de Léon XIII et Magnifica humanitas de Léon XIV est assez puissant: tout comme Rerum novarum dénonçait les abus de la révolution industrielle, défendait les travailleurs et fondait la doctrine sociale moderne, Magnifica humanitas dénonce les dérives de la révolution numérique, défend la personne humaine face aux systèmes algorithmiques et actualise la doctrine sociale pour le XXIe siècle.
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| Léon XIV dans la salle du Synode le 25 mai 2026. Photo : © Vatican Media. |
Après les machines industrielles du temps de Rerum novarum, l’Église se penche maintenant sur les machines intelligentes, ce qu’on appelle communément l’IA (intelligence artificielle): la relation humaine ne peut être remplacée par des interfaces, la liberté ne peut être absorbée par des systèmes prédictifs, la conscience morale ne peut être déléguée à des machines. C’est une défense vigoureuse de la primauté de la personne humaine sur tous les systèmes (c’est d’ailleurs le principe de base de toute la doctrine sociale de l’Église), dans un monde qui risque de devenir de moins en moins humain.
D’une manière exceptionnelle, c’est Léon XIV lui-même qui est venu présenter sa première encyclique en conférence de presse devant les cardinaux et journalistes réunis au Vatican dans la salle du Synode, le 25 mai 2026, avec les propos suivants:
«Aux moments clés de l’histoire, l’Église est appelée à déchiffrer les “choses nouvelles” à la lumière de l’Évangile et de la dignité de l’être humain. Il y a 135 ans, mon vénérable prédécesseur Léon XIII observait la situation des ouvriers des usines, de leurs familles déracinées et des nouvelles formes de pauvreté générées par la rapide transformation industrielle. Il comprit que l’Église ne pouvait rester éloignée. À un tournant historique menaçant la dignité humaine, l’Encyclique Rerum novarum exprima sa parole évangélique et sociale sur les “choses nouvelles” en cours.
«Aujourd’hui, nous nous trouvons face à une transformation d’une ampleur similaire, avec des conséquences peut-être encore plus grandes. L’intelligence artificielle touche déjà de nombreux domaines de notre vie et influence des décisions qui façonnent la coexistence humaine. Elle transforme également de manière dramatique la façon dont les guerres sont menées.
«Comme le précédent “Léon”, je me sens appelé à regarder une autre immense transformation avec les yeux de la foi, avec la lucidité de la raison, avec une ouverture au mystère, et avec les cris des pauvres et de la terre qui résonnent dans mon cœur. (…) De cette écoute a mûri une conviction troublante exprimée dans Magnifica humanitas: l’intelligence artificielle doit être désarmée. Le mot est fort, je le sais, mais il a été choisi délibérément, parce que ce moment exige des paroles capables d’attirer l’attention, de réveiller les consciences et d’indiquer le chemin à suivre pour l’humanité.»
Les premières lignes de l’encyclique résument en quelques mots le défi auquel l’Église — et toute l’humanité — doit faire face:
«La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif: ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque: faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible.
«Mais sur chaque époque pèse le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair, sachant que « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné».
En d’autres mots, nous avons le choix de bâtir un monde sans Dieu (l’exemple de la tour de Babel dans l’Ancien Testament), où l’être humain perd sa dignité et est déshumanisé, ou bien un monde où les humains vivent en union avec Dieu, une «civilisation de l’amour», de justice, d’entraide et de charité. Voici maintenant de larges extraits de l’encyclique de Léon XIV, les numéros des paragraphes sont ceux utilisés dans l’encyclique Magnifica humanitas. Ce qui suit est la première de deux parties, la suite de cet article sera publiée dans le prochain numéro de Vers Demain.
Alain Pilote
par Léon XIV
4. Si, en son temps, Léon XIII parlait de «questions nouvelles» (Rerum novarum), nous ne pouvons pas aujourd’hui nous contenter de répéter ses précieux enseignements, mais nous devons demander à Dieu la sagesse nécessaire pour interpréter les grandes tendances de notre époque, en particulier les progrès de la technique. Ces dernières années, il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde. La technique ne doit pas être considérée, en soi, comme une force antagoniste par rapport à la personne…
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| L’humanité se trouve aujourd’hui face à un choix décisif: ériger une nouvelle tour de Babel (Genèse, 11) un pouvoir qui prétend dominer le ciel où l’être humain perd sa dignité et est déshumanisé, ou bien bâtir un monde où les humains vivent en union avec Dieu, une «civilisation de l’amour», de justice, d’entraide et de charité. (Peinture de Peter Bruegel l’Ancien, 1563.) |
Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé la face ambiguë d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas mis au service du bien.
5. Maintenant c’est à nous de relever avec lucidité et responsabilité les défis de notre époque. Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas à la réglementation. Comme l’a souligné le Pape François, il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise...
Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun.
6. Nous vivons une phase de transition rapide, un “tournant historique”, où – tandis que certains se disputent l’avenir des nouvelles technologies et que d’autres s’attachent à y réfléchir – la plupart des personnes restent dans l’expectative, observent de loin et espèrent simplement que tout ira pour le mieux. C’est précisément pour cette raison que des questions décisives s’imposent à notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus échapper: où allons-nous? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuple?
9. Les découvertes scientifiques sont un talent confié à l’humanité afin qu’elle le fasse fructifier (cf. Mt 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En théorie, elle n’est pas en soi une solution aux problèmes de l’humanité, tout comme elle n’est pas en soi un mal; mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle.
11. Construire une ville fondée sur le bien commun exige donc, avant tout, de bâtir sur le roc de la relation avec Dieu; reconnaître que la vérité de son amour nous appelle à une vie «en abondance» (Jn 10, 10) et à la communion avec Lui. À l’instar de saint Augustin, nous pouvons nous aussi dire: «Vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous». Dieu, en effet, a inscrit dans notre cœur un désir de bonheur qui embrasse toutes les dimensions de la vie et dans le dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, l’Église ressent l’urgence de préserver et d’orienter cette aspiration vers sa vérité la plus profonde.
12. Par ailleurs, édifier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilité de l’humanité sans les considérer comme une erreur à corriger. Aujourd’hui, le désir de plénitude de l’être humain risque d’être détourné vers des objectifs trompeurs: l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité (Note de Vers Demain: des implants électroniques qui, comme le propose Elon Musk, pourraient corriger nos infirmités ou faire de nous des super-humains) ou des modèles de bien-être qui laissent de côté des peuples entiers.
Il n’est pas rare que nous placions notre espoir dans un développement illimité, dans des formes de progrès susceptibles d’exacerber les inégalités ou dans des solutions immédiates incapables de panser les blessures des peuples. Ainsi, tandis que certains poursuivent le rêve chimérique d’une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent privés du nécessaire. D’une voix humble mais ferme, l’Église rappelle que la véritable réalisation ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse: là où la liberté et la responsabilité vont de pair avec une attention mutuelle et une véritable solidarité, et où le progrès se mesure à la lumière de la dignité de chacun et du bien des peuples.
15. Lors du récent Jubilé ordinaire de 2025, nous avons cheminé comme des pèlerins d’espérance et nous avons été comblés de grâces. Forts de ces dons, nous pouvons avancer avec un cœur confiant face aux tâches ardues et aux défis exigeants qui se profilent à l’horizon. À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. Le véritable progrès naît toujours d’un cœur ouvert à l’autre, d’une intelligence disposée à l’écoute, d’une volonté qui cherche ce qui unit plutôt que ce qui sépare….
16. Avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter.
(Note de Vers Demain: Dans le premier chapitre de Magnifica humanitas, Léon XIV donne un brillant résumé du développement de la doctrine sociale de l’Église, en partant de Léon XIII jusqu’à aujourd’hui, en passant par toutes les grandes encycliques sociales. Ce chapitre est reproduit en page 13 du présent numéro de Vers Demain.)
Le deuxième chapitre de Magnifica humanitas développe les grands principes de base de la doctrine sociale de l’Église: la primauté ou dignité de la personne humaine, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité, et la justice sociale.
50. Au cœur de la vision chrétienne de l’être humain se trouve la grande affirmation selon laquelle l’homme et la femme sont créés à l’image et à la ressemblance du Dieu trinitaire (Cf. Gn 1, 26-27). Destinée par nature à la relation, chaque personne est conçue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la création. Sa dignité ne dépend pas des capacités qu’elle possède, de ses richesses ou du rôle qu’elle occupe, des choix justes ou erronés qu’elle pose, mais elle est un don, qui la précède et la dépasse, placé par Dieu comme expression de son amour qui ne fait jamais défaut. C’est pourquoi la personne humaine reste toujours «la route de l’Église» et le cœur de tout cheminement authentique vers le développement humain intégral.
55. Les droits de l’homme sont inviolables, car «inhérents à la personne et à sa dignité ». Par conséquent, ils sont universels et inaliénables. Précisément parce qu’ils sont fondés sur la dignité commune de chaque homme et de chaque femme, ils ont des conséquences pratiques et des effets juridiques, car «il serait vain de proclamer des droits, si l’on ne mettait en même temps tout en œuvre pour assurer le devoir de les respecter, par tous, partout, et pour tous». Parmi eux, le premier droit humain est le droit à la vie, de sa conception à son terme naturel, sans lequel il est impossible d’exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, pour le meurtre d’innocents et pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites.
59. Reconnaître que chaque homme et chaque femme porte en soi une dignité inaliénable et a des droits qu’aucun pouvoir humain ne peut léser ou annuler, exige de façonner la manière dont nous vivons ensemble, nos choix économiques et politiques, ainsi que le visage concret de nos villes. De là naît le premier grand principe de la Doctrine sociale que je désire rappeler: le bien commun. Nous pouvons le décrire comme la forme sociale de la dignité reconnue à chacun.
Lorsque Benoît XVI a évoqué les valeurs non négociables que l’Église doit toujours défendre, il a inclus parmi celles-ci «la promotion du bien commun». Pour un chrétien, en effet, sortir du petit monde de ses propres intérêts et s’engager, dans la mesure de ses possibilités, pour le bien commun est une valeur non négociable, tout comme l’est la promotion de la vie.
60. Le Concile Vatican II a affirmé que le bien commun consiste en «cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée». Cette définition nous offre une première orientation précieuse, car le bien commun ne se réduit pas à une simple liste de conditions ou d’institutions. Il ne coïncide pas avec la somme des avantages des individus ni avec le croisement de leurs intérêts particuliers; c’est un bien plus grand qui appartient à tous et que nous pouvons construire, accroître et préserver seulement ensemble. Nous pouvons dire que l’action sociale atteint sa pleine mesure lorsqu’elle tend vers ce bien partagé, tout comme l’action morale de la personne trouve son accomplissement dans le choix du vrai bien.
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63. Il incombe à l’État de garantir la cohésion, l’unité et une organisation équitable de la société civile, afin que le bien commun puisse être véritablement recherché avec la contribution de chacun. Cela signifie concrètement que les pouvoirs publics ont pour tâche délicate d’« harmoniser avec justice » les différents intérêts en jeu, en recherchant un équilibre entre biens particuliers et bien commun, sans laisser de côté les plus faibles. Lorsque la politique renonce à une vision à long terme et se réduit à des calculs à court terme ou à des logiques d’opposition, le langage du bien commun perd en crédibilité et les inégalités comme les fractures sociales augmentent.
65. «Parmi les multiples implications du bien commun, le principe de la destination universelle des biens revêt une importance immédiate». Ce principe nous rappelle avant tout que les biens de la terre – le sol, l’eau, l’air, les ressources naturelles – sont donnés par Dieu à toute la famille humaine pour soutenir la vie de chacun, aujourd’hui comme pour les générations futures, et que chaque personne a un droit originel à l’usage de ces biens. Saint Jean-Paul II rappelait que «Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne». Par conséquent, «il n’est pas conforme au dessein de Dieu d’utiliser ce don de telle sorte que ses bienfaits ne profitent qu’à quelques-uns». Aujourd’hui, nous sommes appelés à reconnaître que cette destination universelle ne concerne pas seulement les biens matériels, mais aussi les biens immatériels et culturels.
66. Il existe un droit à la propriété privée qui possède son sens et sa fonction propres, mais toujours subordonné à la destination universelle des biens. Selon Jean-Paul II, cette subordination est la règle d’or du comportement social et le «premier principe de tout l’ordre éthico-social». La tradition de l’Église a vu dans la propriété un moyen de préserver et d’administrer les biens afin qu’ils puissent mieux servir le bien commun. Puisque «la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée», sa fonction sociale ne doit pas être considérée comme une simple opinion théologique, mais comme une doctrine certaine de l’Église, déjà présente dans les Saintes Écritures et chez les Pères. C’est pourquoi le Pape François a rappelé que la solidarité, vécue en profondeur, signifie aussi «rendre au pauvre ce qui lui revient».
La Démocratie économique, ou Crédit Social, enseigne que chaque être humain est propriétaire d’un capital, cohéritier des richesses naturelles et du progrès (les inventions humaines, la technologie), et doit donc recevoir un dividende. Ce dividende est basé sur deux choses: l’héritage des ressources naturelles, et les inventions des générations passées. C’est exactement ce que saint Jean-Paul II écrivait en 1981 dans son Encyclique Laborem exercens, sur le travail humain (n. 13):
«L’homme, par son travail, hérite d’un double patrimoine: il hérite d’une part de ce qui est donné à tous les hommes, sous forme de ressources naturelles et, d’autre part, de ce que tous les autres ont déjà élaboré à partir de ces ressources, en réalisant un ensemble d’instruments de travail toujours plus parfaits. Tout en travaillant, l’homme hérite du travail d’autrui.»
Dans son encyclique Centesimus Annus de 1991, au n. 32, saint Jean-Paul II précisait que les nouvelles technologies faisaient aussi partie de cet héritage commun à tous «En mettant à la disposition de la société des biens nouveaux, tout à fait inconnus jusqu’à une époque récente, la phase historique actuelle impose une relecture du principe de la destination universelle des biens de la terre, en en rendant nécessaire une extension qui comprenne aussi les fruits du récent progrès économique et technologique.» (Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 179.) On doit donc inclure dans ces nouvelles technologies l’IA, qui devrait être mise au service de la population, et non pas les dominer ou les contrôler.
C’est ce que reprend Léon XIV dans Magnifica humanitas, au n. 67:
«Aujourd’hui, parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété: brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données. Dans un contexte où la richesse des nations dépend de plus en plus des connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le fossé entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer à la révolution numérique et ceux qui en restent à l’écart.
«De plus, le soin de la Maison commune comme la responsabilité envers les pauvres et les générations futures requièrent que l’usage des biens de la création et des nouvelles possibilités offertes par la technique soit réglementé de manière à respecter l’environnement, à éviter le gaspillage et les nouvelles formes de pillage.» (Note de Vers Demain: de plus en plus de gens commencent, avec raison, à remettre en question les énormes quantités d’énergie requises pour alimenter les nouveaux centres de données nécessaires pour l’IA).
68. Le principe de subsidiarité naît de la même vision de la personne qui a guidé notre réflexion sur la dignité et le bien commun. Si tout homme, et toute femme, est appelé à devenir acteur de sa propre vie et à participer à la construction de la société, alors l’organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilité. La Doctrine sociale de l’Église appelle “subsidiarité” le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et promouvoir la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu’elles coopèrent efficacement au bien commun.
69. Depuis les débuts du Magistère social moderne, à partir de Léon XIII, l’Église a insisté sur le fait que ni la personne ni la famille ne doivent être absorbées par l’État, mais qu’elles doivent être laissées libres d’agir, dans la mesure du possible, sans nuire au bien commun. Saint Jean-Paul II a repris et approfondi cette perspective, en rappelant que la communauté politique est au service de la société civile et que l’État doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est nécessaire, mais sans se substituer de manière stable à la responsabilité des corps intermédiaires et des réalités sociales. La subsidiarité ne justifie pas le désengagement de l’État, mais oriente son action: l’intervention publique est précisément nécessaire pour permettre à tous les acteurs sociaux d’accomplir leur mission sans être écrasés. Il appartient à la communauté politique de créer les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps intermédiaires de réaliser leur vocation sociale, sans être remplacés ou réduits à de simples exécutants.
70. Ce principe encourage à dépasser toute forme de gestion paternaliste ou d’assistanat de la vie sociale, en favorisant un style de coresponsabilité: un État qui valorise l’initiative des citoyens, une société civile capable de tisser des liens et de susciter des énergies au service du bien commun. Dans une logique de subsidiarité, les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concernées, en valorisant la vie associative de sorte que le peuple ne se trouve pas face à des décisions déjà prises, mais puisse participer à leur élaboration. Là où les familles, les associations, les communautés locales, les réalités du volontariat et du secteur tertiaire sont reconnues et soutenues, la vie sociale se rapproche des personnes, les services sont plus attentifs aux besoins réels, les réponses plus créatives et respectueuses de la dignité de chacun.
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| Le premier droit humain est le droit à la vie, de sa conception à son terme naturel, sans lequel il est impossible d’exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, pour le meurtre d’innocents et pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites. — Magnifica humanitas, 55 |
71. Le principe de subsidiarité s’applique de manière particulière dans le contexte de la révolution numérique. Ici, le niveau supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et technologique exerçant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communauté. Le niveau qui concentre les compétences, les données et le pouvoir décisionnel est constitué d’entreprises et de plateformes définissant les conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes de relation et même les opportunités économiques. La subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et des formes réelles de participation (contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours).
72. Dans ce contexte, les États et les institutions supranationales sont appelés à garantir des règles justes et des protections efficaces, afin que les communautés locales, les corps intermédiaires, les écoles, les universités, les réalités ecclésiales et associatives puissent avoir leur mot à dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes: travail, accès aux services, gestion des données et environnements numériques. Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents niveaux de la communauté mondiale et les rendent co-responsables du bien commun.
73. Après avoir considéré le bien commun et la subsidiarité, je voudrais m’arrêter sur le principe de solidarité. Celui-ci tire son origine de la vision de la personne générée par la foi: chaque être humain est créé à l’image de Dieu et s’inscrit dans un réseau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et à la création. Saint Paul VI rappelait que les obligations de solidarité, de justice et de charité sont enracinées dans la fraternité humaine et surnaturelle unissant les hommes et les peuples entre eux. La fraternité n’est pas seulement une aspiration intérieure de celui qui croit, mais une forme sociale et politique à incarner dans des choix et des parcours partagés. La solidarité est donc la reconnaissance concrète de ce que le destin de chacun est lié au destin de tous: en effet, «personne ne se sauve tout seul»
Le lien étroit entre subsidiarité et solidarité apparaît ainsi évident. Lorsque la subsidiarité n’est pas accompagnée de solidarité, elle finit par se transformer en simple défense d’intérêts particuliers; lorsque la solidarité n’est pas soutenue par la subsidiarité, elle dégénère en assistanat qui ne favorise pas la responsabilité. Cette imbrication renvoie également à la responsabilité d’une authentique participation: la solidarité s’exprime lorsque chacun, personnellement et avec les autres, prend part à la vie de la communauté – s’informe, s’associe, fait entendre sa voix, contribue aux décisions et aux choix publics – en assumant des responsabilités réelles afin que le bien commun se traduise en choix partagés.
74. Dans de nombreux domaines, nous faisons déjà l’expérience d’une sorte de «solidarité de fait»: nos vies sont étroitement liées, les économies et les communications mondiales font que ce qui se passe en un lieu a des répercussions lointaines, et les réseaux numériques relient en temps réel personnes et communautés aux quatre coins du monde. Ce tissu de relations n’est pourtant pas encore une solidarité au sens plein s’il ne devient pas un choix conscient.
La foi nous invite à lire cette réalité comme un appel: nous ne sommes pas simplement proches les uns des autres, mais confiés les uns aux autres, afin que chacun prenne en charge, dans la mesure de ses moyens, la vie et les souffrances de son frère ou de sa sœur. La solidarité naît précisément lorsque nous décidons de ne pas rester indifférents face à ce qui arrive à notre prochain et que nous transformons des liens inévitables – économiques, culturels, technologiques – en voies de partage, de coopération et de soin mutuel, en apprenant à «penser et agir en termes de communauté».
75. Le Magistère social a insisté sur le fait que la solidarité est à la fois un principe et une vertu. En tant que principe, elle exprime l’ordre objectif des relations entre personnes, groupes et peuples, et renvoie à la conscience d’une interdépendance selon laquelle le bien de chacun passe par le bien des autres. En tant que vertu, elle exige en revanche une «détermination ferme et persévérante» à œuvrer pour le bien commun, en accordant une attention particulière aux plus faibles.
Le Pape François a rappelé que la solidarité est «une manière de faire l’histoire» qui construit des peuples et non de simples masses d’individus. C’est pourquoi elle implique des modes de vie sobres et partagés, la capacité à renoncer à des avantages immédiats pour ouvrir des perspectives d’avenir à d’autres, la disponibilité à remettre en question habitudes et privilèges – y compris en matière de consommation numérique et u d’utilisation des technologies – lorsqu’ils empêchent les autres de vivre avec dignité.
76. Dans un monde marqué par des relations de plus en plus étroites entre les personnes, les communautés et les nations, la solidarité revêt également une dimension globale. Benoît XVI a vigoureusement rappelé le lien entre développement, justice et responsabilité envers les générations futures, soulignant que le développement authentique exige une solidarité intergénérationnelle et une attention particulière aux liens qui nous unissent à l’environnement naturel.
Aujourd’hui, cette responsabilité s’étend également aux infrastructures numériques ou d’information: tout comme l’environnement naturel, l’“écosystème numérique” peut être préservé ou exploité, partagé ou monopolisé. La solidarité exige que les choix en matière de données, d’algorithmes, de plateformes et d’intelligence artificielle tiennent compte non seulement de l’avantage immédiat de certains, mais aussi de l’impact sur l’ensemble des peuples comme sur les générations à venir.
77. Pour la communauté chrétienne, la justice sociale est une forme concrète de vie à la suite de Jésus et de fidélité à son Évangile. Dans le Nouveau Testament, Jésus annonce une «bonne nouvelle aux pauvres» ( Lc 4, 18) et s’identifie aux petits, aux malades, aux prisonniers, aux étrangers (cf. Mt 25, 31-46). Il nous enseigne ainsi que la justice naît et s’accomplit dans la fraternité, car la manière dont nous nous approchons des plus démunis et entrons en relation avec eux devient, concrètement, la mesure de notre rapport avec Dieu et avec nos frères.
La justice ne concerne toutefois pas seulement les comportements individuels, mais aussi la manière dont les structures de la vie en société sont conçues et organisées. Le Concile Vatican II rappelle à cet égard que toute institution est appelée à servir la personne humaine et sa dignité. La justice sociale se reconnaît alors à la capacité pour un ordre social, économique et politique de permettre à tous – et en particulier aux plus fragiles – de vivre de manière vraiment humaine, sans que personne ne soit laissé pour compte.
78. Le Magistère récent a insisté sur le fait que la justice sociale exige un regard qui parte des plus démunis. Saint Jean-Paul II a évoqué une «option préférentielle pour les pauvres» qui doit guider les choix personnels et sociaux, tandis que le Pape François a dénoncé une «culture du “déchet”» qui engendre sans cesse de nouvelles formes d’exclusion. Dans cette perspective, la justice sociale demande de considérer les personnes et les peuples en commençant par les plus vulnérables: les pauvres, les migrants, les réfugiés, les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des périphéries urbaines ou existentielles.
79. La notion de justice sociale aide à reconnaître que les injustices ne naissent pas seulement de mauvais choix individuels, mais aussi de structures, de mécanismes, d’ordres économiques et culturels produisant presque automatiquement des inégalités. Saint Jean-Paul II a parlé en ce sens de structures de péché [108] qui s’opposent à la volonté de Dieu et exigent un engagement de conversion personnelle et sociale.
(Note de Vers Demain: En parlant de structures de péché, Léon XIV fait ici référence à l’encyclique Sollicitudo rei socialis de saint Jean-Paul II, au paragraphe
37: «Parmi les actes ou les attitudes contraires à la volonté de Dieu et au bien du prochain et les “structures” qu'ils induisent, deux éléments paraissent aujourd'hui les plus caractéristiques: d'une part le désir exclusif du profit et, d'autre part, la soif du pouvoir dans le but d'imposer aux autres sa volonté.» On peut
certainement appliquer cette attitude ou comportement aux grands financiers internationaux: une fois qu’ils ont plus d’argent qu’ils ne pourront jamais en dépenser, l’étape suivante est de vouloir imposer leur volonté aux autres.)
«Dans cette perspective, la justice ne concerne pas seulement une répartition plus équitable des biens ou la rectification des injustices actuelles, mais elle revêt également une dimension réparatrice. Elle vise à rétablir les liens rompus et à réintégrer ceux qui ont été exclus, en tenant compte des blessures laissées par les injustices: guerres, colonialisme, discriminations raciales ou de genre, violences contre des peuples entiers, exploitation. Cela peut signifier redonner dignité et voix à ceux qui ont été ignorés, favoriser des processus de guérison de la mémoire collective, lutter contre des lois et des pratiques discriminatoires, soutenir concrètement ceux qui portent encore aujourd’hui les conséquences de torts subis dans le passé.
82. Dans l’Encyclique Populorum progressio, Paul VI affirme que le développement n’est authentique que s’il est «intégral», c’est-à-dire «orienté vers la promotion de chaque homme et de l’homme tout entier». Au cours des décennies suivantes, la Doctrine sociale de l’Église a repris et approfondi cette expression pour indiquer la manière concrète dont les grands principes – dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale – trouvent leur application dans l’histoire. Par “développement humain intégral”, nous entendons un processus dans lequel la croissance des personnes et des peuples concerne toutes les dimensions de l’existence et ouvre le futur aux générations à venir.
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83. Le développement, tant pour les personnes que pour les nations, est à la fois un devoir et un droit: il exige des conditions minimales qui permettent à chaque personne et à chaque peuple de s’épanouir selon sa dignité, sans être maintenu dans la dépendance ou exclu de l’accès aux biens nécessaires. Le développement est humain lorsqu’il place au centre les personnes et non l’accumulation de biens, mais aussi lorsqu’il concerne les peuples, et non seulement les individus. La justice exige la reconnaissance des droits sociaux et des droits des peuples, et inclut la responsabilité envers ceux qui viendront après nous. C’est pourquoi un développement qui augmente la consommation de certains en faisant peser les coûts et les souffrances sur d’autres, ou encore qui relègue des régions entières à des rôles subordonnés en les empêchant d’exprimer leur potentialité, n’est pas humain. Le développement est intégral lorsqu’il ne se réduit pas au domaine économique, mais qu’il favorise la qualité de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversité des peuples et de leurs modes de vie.
84. L’idée de développement humain intégral trouve aujourd’hui un critère de vérification décisif dans l’écologie intégrale, devenue une dimension incontournable de la Doctrine sociale de l’Église. La qualité du développement se mesure en effet à sa capacité à concilier, sans les séparer, la justice envers les personnes et la sauvegarde de la Maison commune, favorisant des conditions de vie dignes, l’accès aux biens nécessaires, des relations sociales justes, l’attention à la création et aux générations futures. Il s’ensuit que ce n’est pas un véritable progrès que d’accroître le bien-être de certains en dégradant les écosystèmes, en faisant reposer les coûts sur les communautés les plus vulnérables ou en compromettant les conditions de vie de ceux qui viendront après nous.
85. Ainsi compris, le développement humain intégral est l’horizon à partir duquel nous pouvons lire les transformations de notre temps, y compris celles de la révolution numérique. Les innovations technologiques – notamment l’intelligence artificielle – ne sont pas neutres: elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion. C’est pourquoi elles doivent être évaluées à l’aune d’une question décisive: contribuent-elles réellement à faire grandir les personnes et les peuples en humanité et en fraternité, dans le respect de la Maison commune et des générations futures?
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| «Il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine... L’IA n’a pas de conscience morale: elle ne juge pas le bien et le mal, ne saisit pas le sens ultime des situations, n’assume pas le poids des conséquences.» |
C’est là que les principes de la Doctrine sociale deviennent des critères concrets de discernement pour les thématiques que nous aborderons dans les chapitres suivants.
L’IA peut devenir un instrument dangereux dépendamment de ceux qui la contrôlent, et quelles sont leurs intentions. Léon XIV écrit:
92. Dans l’Encyclique Laudato si’, le Pape François dénonçait l’affirmation croissante d’un paradigme (modèle de pensée) technocratique dans le monde globalisé: la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit réagir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques. Il apparaît ainsi plus clairement que la technique n’est pas un simple instrument et que, lorsqu’elle devient un critère, elle finit par déterminer ce qui compte et ce qui peut être écarté, réduisant la création à un objet d’exploitation et les personnes à des rouages d’un système qu’il faut rendre toujours plus performant.
95. Il convient ici de reconnaître un fait déterminant, que j’ai déjà rappelé précédemment: dans de nombreux cas, dans le contexte numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités.
99. Il n’est pas possible de donner une définition univoque et complète de l’IA. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine. Ces systèmes imitent certaines fonctions de l’intelligence humaine. Ce faisant, ils la surpassent souvent en termes de vitesse et d’ampleur de calcul, offrant des avantages concrets dans de nombreux domaines. Et pourtant, cette puissance reste exclusivement liée au traitement des données: les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale: elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences.
Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des évaluations, elles peuvent simuler de l’empathie ou de la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles produisent, car elles n’habitent pas l’horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l’humain devient sage. Même lorsque ces outils sont présentés comme capables d’“apprendre”, leur manière de le faire diffère de celle de l’être humain. Il ne s’agit pas de l’expérience de celui qui se laisse façonner par la vie et grandit au fil du temps à travers ses choix, ses erreurs, le pardon et la fidélité; il s’agit plutôt d’une adaptation statistique à partir de données et de résultats qui peut s’avérer très efficace, mais qui n’implique pas de croissance intérieure.
(Note de Vers Demain: Le 28 janvier 2025, à la demande du Saint-Père, le Dicastère pour la Doctrine de la Foi ainsi que le Dicastère pour la Culture et l’Éducation ont émis une note intitulée «Antiqua et nova» portant «sur la relation entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine», qui disait sensiblement la même chose que Léon XIV:
«Par conséquent, bien que l’IA puisse simuler certains aspects du raisonnement humain et exécuter certaines tâches avec une rapidité et une efficacité incroyables... elle ne peut pas actuellement reproduire le discernement moral et la capacité d’établir d’authentiques relations.... Dans cette perspective, l’IA ne doit pas être considérée comme une forme artificielle d’intelligence, mais comme l’un de ses produits»
Léon XIV
Fin de la première partie. Dans le prochain numéro de Vers Demain, nous publierons la suite (et fin) de cet article, qui parlera des menaces concrètes de l'IA sur des dimensions fondamentales de la vie humaine, et les moyens d’y remédier, de «désarmer» l’IA afin qu’elle serve les êtres humains au lieu de les dominer ou les réduire en esclavage.